Élu de la Seine-Inférieure, neuf ans député (1889-1898) puis neuf ans sénateur (1900-1909), Jules-Charles GERVAIS a davantage marqué la mémoire collective pour la fabrication et la commercialisation des « petits-suisses » que pour son rôle au Parlement. C’est cette partie méconnue de la vie d’un entrepreneur de talent qu’on souhaite évoquer ici.
Exigez la marque Ch[arles] Gervais... Des fromages doubles crème : [affiche] - © gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Le « petit-suisse » est un fromage frais à la crème, moulé en forme de cylindre. Né en Normandie au XIXe siècle, il est le fruit d’une collaboration entre une fermière fabricant des fromages blancs et son valet d’origine suisse, détenteur du savoir-faire des alpages de son pays natal.
Louis-Charles GERVAIS (1826-1893) – le père de l’homme politique – travaille aux Halles de Paris. Ayant découvert ce fromage frais dont la saveur le séduit, il se rend en Normandie pour acheter les droits de cette spécialité laitière. La qualité du lait normand entrant pour une bonne part dans le succès du « petit-suisse », Louis Charles GERVAIS achète une fromagerie à Ferrières-en-Bray (Seine-Maritime) pour y fabriquer ses petits fromages qu’il exporte et commercialise à Paris.
C’est un succès ! En quelques années, sa spécialité se vend dans la France entière. Louis Charles GERVAIS associe ses deux fils à son affaire : Paul-Alfred GERVAIS, le cadet, et Jules-Charles GERVAIS, l’aîné qui décide également de se lancer en politique.
C’est en 1883 que Jules-Charles GERVAIS entame une carrière au service de ses concitoyens en se faisant élire maire d'Elbeuf-en-Bray, dans le département de la Seine-Inférieure. Il exerce également les responsabilités de conseiller général de Gournay-en-Bray, mandat qu’il conservera jusqu'en 1931.
En 1889, l'arrondissement de Neufchâtel est aux mains des monarchistes. Les militants républicains demandent à être reçu par le maire d'Elbeuf et lui proposent de défendre leurs couleurs à l’occasion des élections législatives. Jules-Charles GERVAIS accepte. Avec près de 9 000 voix, il est élu député de la Seine-Inférieure dès le premier tour, puis réélu en 1893 avec une majorité encore plus confortable.
Durant neuf années passées au Palais Bourbon, Jules-Charles GERVAIS ne se distingue guère par son assiduité dans l’hémicycle. Son nom figure plus souvent parmi les excusés que dans la liste des orateurs en séance publique. À l’issue de son deuxième mandat, il est successivement battu aux élections législatives et sénatoriales.
Il demeure conseiller général de son canton et poursuit ses activités professionnelles. Son entreprise est constituée en société anonyme au début du XXe siècle.
À nouveau candidat aux élections sénatoriales en 1900, Jules-Charles GERVAIS est élu sénateur de la Seine-Inférieure. Il s'inscrit au groupe de la gauche républicaine. Au Palais du Luxembourg, pendant neuf ans, il demeure tout aussi discret qu’au Palais Bourbon, participant aux travaux de la troisième commission d'intérêt local et transmettant quelques pétitions signées par ses administrés. Sa carrière parlementaire s’achève en 1909, ses électeurs refusant de lui renouveler leur confiance.
En 1928, la société Charles Gervais rachète les droits d’un brevet américain pour fabriquer et commercialiser en France, sous la marque « Esquimau », des glaces enrobées de chocolat et plantées sur un bâtonnet en bois. Présenté au public en 1931, l’esquimau glacé remporte un vif succès, au point que sa dénomination commerciale entre dans le langage courant.
Cette même année 1931, Jules-Charles GERVAIS, âgé de 80 ans, achève son dernier mandat de conseiller général de la Seine-Inférieure. Il meurt à Paris en 1933. Trois ans plus tard, les Français lui rendent hommage en dégustant leurs esquimaux glacés sur les plages de l’Atlantique et de la Méditerranée, à l’occasion de leurs premiers congés payés.